Le contexte est alarmant : 82 fermetures d’usines sur les six premiers mois de 2025 en France, contre seulement 44 ouvertures. Le baromètre de la Direction générale des entreprises ne laisse guère de place à l’optimisme, et les annonces de plans de sauvegarde de l’emploi dans l’industrie continuent d’affluer. C’est précisément dans ce climat de désindustrialisation que le venture studio OSS Ventures a choisi de frapper fort : le 18 février 2026, il officialise un premier closing de 44 millions d’euros pour un fonds ciblant 75 millions d’euros, entièrement dédié aux logiciels industriels.
Fondé en 2019 par Renan Devillières, Michaël Valentin et Charles Bouygues, OSS Ventures n’est pas un fonds de capital-risque classique. C’est un venture studio : il ne sélectionne pas des startups existantes pour les financer, il les crée lui-même. En sept ans, le studio a exploré 30 initiatives et déployé 22 startups dans plus de 3 800 usines à travers le monde. Ce fonds représente le passage à la vitesse supérieure, avec pour ambition de porter ces jeunes pousses à une tout autre échelle.
Un tour de table à vocation industrielle
Le profil des investisseurs de ce premier closing n’est pas anodin. Decathlon Pulse, l’organe d’investissement du géant du sport, a mené le tour aux côtés de Teknor Apex, acteur mondial des granulés plastiques, et des Établissements Peugeot Frères. Ces souscripteurs ne cherchent pas une simple exposition financière à une tendance technologique : ils veulent des outils concrets pour moderniser leurs propres opérations industrielles. Une logique d’alignement qui traduit un changement de regard sur le logiciel industriel — désormais perçu comme un actif stratégique, et non plus comme un coût.
Les tickets du fonds s’échelonnent de 500 000 à 2 millions d’euros en première intervention, et peuvent atteindre 6 millions d’euros en deuxième round. OSS Ventures entend investir dans 20 à 30 startups issues de son propre portefeuille, en conservant une position minoritaire à hauteur de 25 % pour éviter la dilution. L’objectif final est atteindre les 75 millions d’euros d’ici un an.
Le modèle OSS : « Gratuit jusqu’à ce que ça fonctionne »
La recette d’OSS Ventures repose sur une conviction simple mais radicale dans son exécution : aller directement dans les usines, identifier ce qui peut être amélioré par la technologie, puis créer la solution ad hoc. « Notre business model est assez simple : nous visitons des usines et regardons ce qui peut être amélioré avec de la tech et l’IA », explique Renan Devillières. « C’est gratuit jusqu’à ce que cela fonctionne pour l’industriel. Si ça marche, nous appelons les entrepreneurs, qui vont garder 75 % du capital, et nous prenons les 25 % restants. »
Ce modèle de validation terrain est au cœur de la différenciation du studio. Plutôt que d’investir dans des entreprises qui cherchent leur marché, OSS Ventures part d’un besoin opérationnel avéré pour construire la solution. Chaque équipe bénéficie de six développeurs full-time issus du studio, ainsi que de briques techniques mutualisées : socle cybersécurité, éléments ERP, couche d’intégration. L’objectif est de réduire drastiquement le temps entre l’identification d’un besoin et la mise en production d’un outil fonctionnel.
Un portefeuille qui couvre toute la chaîne industrielle
Les startups issues du portfolio OSS Ventures illustrent la diversité des angles d’attaque possibles sur l’usine. Fabriq, l’une des réussites phares du studio, a levé 22 millions d’euros en juin 2025 : sa plateforme SaaS digitalise les processus de lean management, permettant aux équipes de terrain de suivre la performance et de résoudre des problèmes en temps réel. Bonx, de son côté, propose un ERP manufacturing agile, taillé pour les PME industrielles, et a levé 7,5 millions d’euros. Relief utilise l’intelligence artificielle pour accélérer l’élaboration de devis industriels — un goulot d’étranglement classique dans les ateliers à forte variabilité — et a bouclé un seed de 2,6 millions d’euros en juillet 2025.
D’autres solutions complètent ce tableau : Kraaft sur la maintenance prédictive, Mercateam sur la gestion des compétences et des équipes de production, Stargazr sur l’IA appliquée à la finance industrielle, ou encore Juno pour la digitalisation des processus d’atelier plus traditionnels. Au total, le studio revendique un ARR combiné de 32 millions d’euros fin 2024, avec 75 % des startups dépassant les 500 000 euros d’ARR dès leur première année.
Réconcilier la tech et l’industrie : un déséquilibre structurel à corriger
Pour Renan Devillières, ancien dirigeant industriel devenu entrepreneur, le problème de fond est clair : « L’industrie, c’est 25 % du PIB, c’est 0,7 % des startups. En gros, il n’y en a pas assez. » L’industrie manufacturière pèse encore environ 11 % du PIB français (INSEE, T1 2025), mais elle reste largement sous-représentée dans l’écosystème du capital-risque. Ce déséquilibre s’explique notamment par la difficulté pour les ingénieurs tech de comprendre les contraintes du monde de l’usine, et par la relative rareté des talents technologiques attirés par l’environnement industriel.
Trois freins opérationnels structurent la complexité du marché selon OSS Ventures : le risque « mission critique » — un incident logiciel en usine peut avoir des conséquences humaines directes —, la difficulté d’accès au terrain, et les exigences croissantes en matière de cybersécurité, dans un contexte où les sites industriels sont aujourd’hui des cibles privilégiées des cyberattaques. Ces obstacles expliquent pourquoi le logiciel industriel exige une approche radicalement différente du SaaS B2B classique.
Un fonds pensé pour le temps long, avec une ambition internationale
Le fonds d’OSS Ventures est structuré sur une durée de 10 à 12 ans, une temporalité assumée qui tranche avec les horizons habituels du capital-risque logiciel. Renan Devillières le formule avec une boutade : « Exit quand je serai mort. » Derrière l’humour, une réalité économique : les logiciels industriels génèrent des contrats récurrents et des coûts de migration élevés une fois la solution ancrée dans les opérations. La fidélité client est structurellement plus forte que dans le SaaS grand public.
Sur le plan géographique, OSS Ventures regarde résolument au-delà des frontières françaises. Le studio compte déjà quatre startups de son portefeuille implantées aux États-Unis et s’attend à ce que la moitié de ses jeunes pousses aient des bureaux outre-Atlantique dans les 18 prochains mois. La raison est pragmatique : « Aux États-Unis, dans les deux prochaines années, il va y avoir autant de construction d’usines que dans les dix dernières années. Ce n’est pas le cas en Europe », souligne Devillières. Le logiciel suit les sites de production, et les sites de production suivent les investissements. OSS Ventures aussi.
Un signal fort pour la réindustrialisation par le logiciel
Au-delà des chiffres du closing, l’annonce d’OSS Ventures envoie un message structurant au marché : la réindustrialisation passe aussi par des actifs immatériels. Un ERP plus agile, une IA de devis, une gestion intelligente des compétences ou une planification robuste peuvent générer des gains de productivité immédiats, sans attendre un investissement capacitaire lourd. Pour les directions industrielles confrontées à la pression concurrentielle, ce type de levier logiciel devient un outil de survie autant que de performance.
Reste un enjeu décisif : ancrer durablement ces solutions dans le tissu industriel français, alors que moins de 20 % des usines adressées par le studio se trouvent en France. La prochaine étape, au-delà du closing final à 75 millions d’euros, sera aussi une question de capacité à faire du logiciel un véritable outil de compétitivité locale. Dans un pays qui ferme plus d’usines qu’il n’en ouvre, c’est peut-être là que se joue l’essentiel.


